
Vous trouverez ci-dessous le programme d’une journée consacrée à « L’invisibilisation des femmes dans les sciences et les techniques en France et en Angleterre (XVIIe-XIXe siècles) », qui se tiendra au Conservatoire national des Arts et Métiers (Paris 3e) le vendredi 12 juin prochain. Cette journée est organisée dans le cadre du projet SPHINX (ANR) porté par Sorbonne Université, avec le soutien des laboratoires HDEA (UR 4086) et VALE (UR 4085), et du Cnam.
Pascal, Newton, Halley, Faraday, Lavoisier, Ampère, Pasteur : on connaît bien tous ces héros de l’histoire des sciences et des techniques des XVIIe-XIXe siècles. Mais existe-t-il des héroïnes dans cette histoire ? Quelques noms viennent à l’esprit : Émilie du Châtelet, bien sûr ; Ada Lovelace, peut-être. Mais on les connaît grâce à un homme plus célèbre qu’elles : Voltaire, Lord Byron et Charles Babbage. Marie Curie semble faire exception. Au-delà de ces figures souvent présentées comme « extraordinaires », d’autres femmes ont-elles participé à l’histoire des sciences et des techniques ? À quelle science se sont-elles intéressées et quelle a été leur pratique ? Comment et où ont-elles accédé aux sciences et aux techniques dans un contexte intellectuel, institutionnel et juridique qui les en éloignait ? Si des femmes ont bien pratiqué la science du XVIIe au XIXe siècle en Angleterre et en France, pourquoi sont-elles aujourd’hui inconnues et invisibles ? On peut penser que, dans certains cas, elles n’ont laissé que peu de traces dans l’histoire. Mais peut-être aussi ont-elles été invisibilisées, écartées des grands récits de l’histoire des sciences et des techniques, parfois au profit de leurs pères, de leurs frères et de leurs époux.
Comité d’organisation
Line Cottegnies, Sorbonne Université
Sandrine Parageau,Sorbonne Université
Anne-Laure Carré, Musée des Arts et Métiers- Cnam
Anne Chanteux, Conservatoire des Arts et Métiers – Cnam
PROGRAMME:
NB: Cette journée d’étude bénéficie d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030, dans le cadre du projet SPHINX (ANR 24 RSHS 0006), porté par Sorbonne Université.
Biographies des intervenant.e.s
Sandrine Aragon est professeure agrégée au Centre d’étude de la langue et des littératures françaises, Sorbonne Université. Docteur es lettres en littérature française et agrégée de Lettres modernes, elle a enseigné en France et en Grande-Bretagne. Elle est l’auteure de Des Liseuses en péril : images de lectrices dans la littérature française (1656-1856), collection «Les dix-huitièmes siècles, Paris, Honoré Champion, 2003. Elle préside le comité Hypatie de Sorbonne université, pour l’inscription de noms de femmes sur la Tour Eiffel et est à l’origine du projet « Pleins feux sur les femmes des lumières » (https://lettres.sorbonne-universite.fr › actualites › pleins-feux-sur-les-femmes-des-lumires)
David Aubin est historien des sciences, professeur à la Faculté des sciences et ingénierie de Sorbonne Université. Ses recherches portent sur l’histoire des mathématiques et de l’astronomie aux XIXe et XXe siècles, ainsi que sur les pratiques scientifiques, notamment l’observation populaire. Il dirige actuellement le projet ARCHIFLAMM consacré à la figure de Camille Flammarion. Il a exercé diverses responsabilités institutionnelles, notamment comme président de la section 72 du Conseil national des universités (2019-2023) et directeur de l’initiative iRHiST (Alliance Sorbonne Université).
Anne-Laure Carré est docteure en histoire des techniques et diplômée de l’École du Louvre. Ingénieure de recherches, responsable des collections Matériaux au musée des Arts et Métiers, elle a été commissaire de l’exposition « Top Modèles. Une leçon princière au XVIIIe siècle » en 2020. Elle s’intéresse particulièrement aux liens entre histoire des collections et des enseignements au Conservatoire des arts et métiers.
Emmanuelle de Champs est professeure d’histoire et civilisation britannique à CY Cergy Paris Université. Ses travaux en histoire intellectuelle portent sur Jeremy Bentham et sur les liens entre féminisme et utilitarisme au XIXe siècle. À CY Cergy Paris Université, elle participe au projet « Mathematics Outreach meets History: Knowledge transfer to bridge the two cultures ».
Docteure en histoire, Anne Chanteux est directrice des bibliothèques, de la documentation et des archives au Conservatoire national des arts et métiers. Ses recherches portent sur l’histoire des femmes inventrices françaises à travers les brevets d’invention du XIXe siècle.
Louisian Ferlier, docteure de l’Université Paris 7 Denis Diderot (2012), est responsable des ressources numériques au sein des collections de la Royal Society, fondée en 1660. Ses recherches portent sur la circulation des savoirs à l’époque moderne et leur mise en valeur patrimoniale, avec une attention particulière aux réseaux de diffusion des livres et manuscrits scientifiques et religieux de part et d’autre de l’Atlantique ainsi que de leur matérialité. Dans le cadre de ses fonctions, elle a dirigé des projets complexes de numérisation comme celui des Philosophical Transactions (la plus ancienne revue scientifique) et développé des éditions numériques libres d’accès, dont Micrographia de Robert Hooke. En lien avec la thématique du colloque, ses travaux croisent histoire des sciences et histoire des femmes : elle a notamment travaillé sur la correspondance entre Ada Lovelace et Sir John Herschel ou sur Tace Sowle-Raylton, première libraire et imprimeure Quaker, figures emblématiques des trajectoires féminines dans la production et la circulation des savoirs. Elle a aussi bénéficié de Fellowships à la Bodleian Library et au UCL Centre for Editing Lives and Letters à Londres, et contribue régulièrement au blog d’histoire des sciences de la Royal Society. Elle est également actuellement commissaire d’une exposition (visible jusqu’à 20/06/2026) en collaboration avec l’Académie des sciences à la Bibliothèque Mazarine sur la Figure de la Terre, qui met en lumière la traduction des Principia de Newton par Émilie du Châtelet et celle de la Mécanique céleste de Laplace par Mary Somerville.
Liliane Hilaire-Pérez est professeure d’histoire moderne à l’Université Paris Cité, directrice d’études à l’EHESS et membre senior de l’Institut Universitaire de France. Elle co-dirige la revue Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines avec Jérôme Baudry, Grégory Chambon, Delphine Spicq et la collection « Histoire, sciences, techniques, sociétés » aux Presses des Mines avec Stéphane Lembré. Elle est co-responsable du GDR 2092 « Techniques et production dans l’histoire » avec Guillaume Carnino et Catherine Verna. Elle est l’auteure, entre autres, de Le Livre de poche de Salomon Hyman : Juifs, commerce et industrie entre Paris et Londres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité », , La pièce et le geste. Artisans, marchands et savoir technique à Londres au XVIIIe siècle (2013) et L’invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité »,
Catherine Lanoë est professeure d’histoire moderne à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, rattachée au laboratoire Dypac. Elle est spécialiste de l’histoire du corps, de l’histoire de la culture matérielle des parures et de l’histoire des techniques artisanales dans la France moderne. Elle publié plusieurs ouvrages collectifs ou personnels, parmi lesquels en 2008, La Poudre et le fard. Une histoire des cosmétiques de la Renaissance aux Lumières, Champ Vallon ; en 2021, le dossier n°34 de la Revue Parlement[s] « Revêtir des idées. Habits, parures et politique en France, XVIe-XXIe siècle » ; en 2024, Les Ateliers de la parure. Savoirs et pratiques des artisans en France, XVIIe-XVIIIe siècle, Champ Vallon
Isabelle Lémonon-Waxin est historienne des sciences et physicienne. Formée à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, elle est chercheuse associée au Centre François Viète de Nantes Université. Ses travaux de recherche se focalisent sur l’identification et l’analyse des pratiques scientifiques des femmes aux XVIIIe et XIXe siècles, croisant histoire sociale et intellectuelle des sciences, et histoire des femmes et du genre. Elle co-dirige le projet d’édition numérique des manuscrits de Victorine de Chastenay sur la plateforme EMAN et préside la Société historique des ami(e)s de Victorine de Chastenay.
Constanza (Coni) Rojas-Molina est enseignante-chercheuse à CY Cergy Paris Université. Mathématicienne, médiatrice scientifique et illustratrice, elle partage son temps entre l’enseignement, la recherche, la diffusion scientifique et l’illustration. Sa recherche porte sur les modèles mathématiques de la physique quantique. Elle est éditrice assistante du Journal of Mathematical Physics, chargé de la section Mécanique Quantique. Très engagée dans la promotion des femmes en science, elle fait partie du conseil de l’Association of Women in Mathematical Physics, depuis 2023. Pour la diffusion scientifique, ses outils préférés sont l’illustration, les sketchnotes et la bande dessinée. Elle a travaillé, en particulier, sur Emmy Noether, Sophie Germain et Emilie du Châtelet. Elle a publié des ouvrages sur la diffusion des mathématiques en Amérique Latine et Europe. Elle est membre du comité Outreach and Public Engagement de la European Mathematical Society et a reçu le Prix pour la médiation scientifique de CY Cergy Paris Université en 2024.
Lou-Ann Rouchon, titulaire d’un master de recherche en histoire et d’un master professionnel en patrimoine scientifique, technique et naturel de l’Université Paris Cité, est lauréate du concours d’attaché·e de conservation. Ses recherches portent sur l’histoire des femmes et des techniques en Angleterre au XVIIIe siècle, dans une perspective croisant histoire du genre et histoire des savoirs, avec une attention aux mécanismes d’invisibilisation et à la pratique technique. Cette recherche a abouti à la publication d’un article pour la revue Les Mains Invisibles (« Les inventrices à la Society of Arts de Londres au XVIIIe siècle : les femmes à l’épreuve de l’institution », Les Mains Invisibles, n°1, 2025). Elle s’intéresse également à la dimension patrimoniale de l’histoire des sciences et des techniques, à travers la conservation et la valorisation des collections. Elle est notamment cofondatrice de l’association Mines d’histoire, dédiée au patrimoine scientifique, technique et naturel.
———-
Texte de cadrage :
Cette journée d’étude interrogera la place des femmes dans l’histoire des sciences et des techniques sur une période de trois siècles afin des percevoir les évolutions, progrès, mais aussi peut-être régressions au sein de cette histoire. Pour cela, on s’intéressera à la notion d’« invisibilisation », souvent mobilisée aujourd’hui pour parler des femmes mais aussi d’autres groupes oubliés des récits historiques. L’objet de cette journée est triple. Il s’agit bien sûr d’abord de se demander (1) si les femmes sont en effet invisibles dans l’histoire des sciences et des techniques au cours de la période étudiée. De fait, dans les collections du Musée des Arts et Métiers lui-même, la présence des femmes n’est perceptible qu’en filigrane. On en connaît quelques-unes, les « grandes figures » qui ont souvent été mises en avant et célébrées comme « extraordinaires », mais qui sont les autres ? Que font-elles ? À quelle science s’intéressent-elles et quelle est leur pratique ? Comment et où accèdent-elles aux sciences et techniques dans un contexte intellectuel, institutionnel et juridique qui les en éloigne ? En effet, pour les femmes, qui n’ont guère accès aux académies scientifiques qui émergent au milieu du XVIIe siècle, les sciences ne se pratiquent pas dans les laboratoires, ni même d’ailleurs dans les cercles savants, qui restent bien souvent des lieux mondains pour « le beau sexe ». La science se pratique plutôt dans la cuisine, au jardin, dans les prés ou la forêt, au contact des malades à soigner, que ce soit dans la sphère domestique ou dans la communauté locale. Mais certaines femmes parviennent tout de même à se procurer des instruments scientifiques. On pourra s’interroger par exemple sur la place des hommes qui leur sont proches – époux, frère, père, etc. – qui leur ont bien souvent donné un accès aux sciences et aux techniques, tout en effaçant leur contribution.
En effet, s’il y a « invisibilisation » des femmes dans les sciences et les techniques, il faut se demander (2) qui en est à l’origine, qui sont les agents de cette « invisibilisation » : ces hommes qui leur sont proches ? La société patriarcale ? Certaines professions ou corporations ? On pense par exemple à la médecine et à l’exclusion progressive des femmes de la pratique médicale au cours du XVIIIe siècle. Pourtant, lorsque l’on consulte les archives, on croise pléthore de femmes qui ont joué un rôle dans l’histoire des sciences et des techniques, et il faut par conséquent se demander si ce ne sont pas les historiens qui ont « invisibilisé » ces femmes. La fabrication d’un récit et la construction d’un canon impliquent des choix, une sélection des sources, des acteurs, des pratiques : les femmes ont-elles été exclues de ce canon par les historiens, et si oui, à quel moment s’est faite cette exclusion ? On pourra aussi s’intéresser au processus désormais bien engagé de « visibilisation » des femmes dans l’histoire et en particulier dans celle des sciences et des techniques depuis quelques décennies, et auquel cette journée entend contribuer. Depuis les années 1980, dans les pays anglophones d’abord, puis plus largement en Europe, de nombreuses études ont été consacrées à la pensée scientifique ou philosophique de quelques femmes. Cette histoire des penseuses et des praticiennes de la science est en cours d’écriture. En revanche, l’histoire des pratiques scientifiques et techniques des femmes reste encore largement à écrire.
Enfin, la notion d’« invisibilisation » implique (3) un processus, qui invite à s’interroger sur la chronologie et les éventuels retours en arrière au sein de cette histoire qu’il convient de contextualiser. On imagine volontiers une progressive « visibilisation » des femmes dans l’histoire des sciences et des techniques au cours de la période concernée, qui se poursuivrait aux XXe et XXIe siècles : les femmes seraient à la fois de plus en plus nombreuses et de plus en plus visibles car mieux acceptées par les institutions et les savants de leur temps. Mais avons-nous vraiment affaire à une histoire linéaire qui irait de l’exclusion plus ou moins officielle des femmes à une acceptation et une reconnaissance progressives, qui seraient complètes au cours du XXe siècle ? La chronologie retenue pour cette journée, qui n’est pas habituelle en histoire, permet d’envisager ces mouvements sur le long terme pour mieux en percevoir les inflexions et les éventuelles ruptures. La comparaison de la France et de l’Angleterre permettra aussi de mieux mettre en évidence ces évolutions dans des contextes politiques, sociaux et institutionnels différents ; elle permettra aussi de confronter des historiographies différentes.

